mardi 21 février 2017

Apologie de l'abstention. Micberth

D’entrée, il nous faut traiter de la responsabilité individuelle.

Un exemple simple et courant. Lorsque je suis souffrant, je choisis si possible un bon praticien. La notoriété du bonhomme guide dans un premier temps mon choix, ensuite lors de la consultation et au regard de mes connaissances d’honnête homme, je juge le diagnostic, le pronostic et la thérapeutique choisie. Enfin, l’aggravation ou la régression de la maladie confirme ou infirme le bien fondé de mon choix. Il ne me viendrait pas à l’esprit – soyons sérieux – de choisir un Diafoirus qui aurait trouvé son doctorat de médecine dans un paquet de lessive.

En démocratie indirecte - notre système politique – notre sort, la gestion de la France, l’avenir de nos enfants, passe par l’incompétence notoire de l’électorat majoritaire. Et c’est là où le vertige provoqué par l’indécrottable connerie humaine
se transmue en terreur.

Tous et toutes nous avons été les témoins de ces émissions télévisées aux prétextes humoristiques, qui nous ont montré des français interrogés dans la rue sur de simples faits de politique courante par des journalistes rigolards. Le résultat? De la viande décervelée éructait dans les micros des âneries insoutenables dignes d’une anthologie de l’indigence intellectuelle satisfaite ou de la misère morale contente d’elle-même. Révolte et dégoût.

L’Etat Républicain, consciencieusement, a fait du français un imbécile triomphant. Deux siècles de léchage de fion de la valetaille ont donné aux coquins une morgue en béton et aux salopards bourgeois la fortune et le pouvoir.

J’entends d’ici les apôtres de toutes niches du Dieu Peuple crier au fascisme renaissant et me confondre avec un forcené de l’internationale vocifération verbeuse. J’ai déjà dit ce que je pense du fascisme, cette folie gaucharde, et le dégoût qu’il m’inspire. On n’y reviendra pas. J’ai dit aussi combien je méprise la droite traditionnelle, et le marais giscardien qu’elle traîne aux fesses comme un pet foireux. J’ai dit encore que nous seront toujours du côté de l’exploité, du marginal, du non-violent, du faible, contre l’Etat Républicain bourgeois – notre ennemi prioritaire bien avant les marxistes. Et justement, cet Etat Républicain bourgeois… Nous mèneront la vie dure aux marxistes après qu’ils nous auront débarrassés des républicains corrompus : vaste programme et douce espérance. Et puis, seuls les lecteurs de Minute croient encore qu’un beau jour nous verrons défiler les chars soviétiques sur les Champs-Elysées.

Doit-on associer dans une même pensée la politique et le commerce – le commerce du papier imprimé? Le vol de l’aigle et les reptations du cloporte? L’activité constructive et l’agitation débile? Certes non.

Le suffrage universel est une vieille friponnerie qui a la peau dure, une manière de s’émasculer pour l’éternité. Voter est un non-sens. Le bon peuple français crie sans sourciller « Vive le Roi », « Vive la République », « Vive Pétain », « Vive De Gaulle », « Vive Giscard », et demain il hurlera avec allégresse « Vive Mitterrand et Vive Marchais ». Le peuple n’a aucune dignité. Il s’écarte comme une pouffiasse vénale aux relents caséeux. Le peuple pue. Les rusés positivistes on voulu donner à cette notion abstraite et glauque une réalité solide et cohérente. La belle affaire! Je ne suis pas du peuple, et vous demande de ne plus en être.

Sur votre dos, on a construit cette société pestilentielle, moderniste, putassière où votre seul droit reste le travail pour accéder à un Eden en carton-pâte. Une vie de labeur, d’angoisses, de cruelles désillusions, de trahisons, de joies fades, pour finir charogne à l’occasion d’un dernier commerce, d’une ultime magouille : les obsèques. L’herbe pousse vite sur les tombes.

Voter, c’est vous rendre objectivement complices de cette vaste fumisterie, et du même coup déculpabiliser les petits chefs et les alléger de leur colossale responsabilité. Vos chefaillons, ceux qui vous proposent le bonheur, le confort, la joie d’exister, et la propriété individuelle en 180 mensualités et 30 années de vie programmée.

Vos convictions politiques, floues et approximatives, sont pourtant chevillées en vous. Et vous portez à gauche ou à droite comme on porte chez le tailleur. Peu importe le contenu des programmes, la philosophie, la crédibilité des hommes : avec la suavité malsaine des masochistes, vous déposez vos bulletins dans l’urne. Et si on vous demandait de bouffer les bulletins, peut-être iriez-vous jusqu’à le faire. Toujours déçus, toujours cocus, vous vous abîmez dans le rituel électoral avec la résignation des esclaves craintifs. Pourtant, par expérience, vous savez que rien ne changera, que toujours vous serez les dindons de la farce.

Comprenez une fois pour toutes que ce sont les esclaves qui font les maîtres, et non le contraire. Il ne s’agit plus d’ergoter comme des séniles, d’entreprendre des analyses subtiles en comparant telle ou telle tendance, telle ou telle profession de foi, ou de s’en remettre au pragmatisme cartésien. Il s’agit de protester, de se révolter, de refuser ce jeu pervers, de s’assurer enfin que chaque individu possède le pouvoir et qu’il peut en user et en abuser.

Désobéissez. Et nous sortirons de ce processus névrotique qui nous mène progressivement à l’anéantissement de l’espèce. Désobéissez, et les fruits retrouveront leur saveur d’antan, l’eau vive sa pureté et les cygnes leurs lignes harmonieuses. Désobéissez et les villes se videront des véhicules polluants, des cheminées qui crachent la mort pendant que dans l’usine on visse les milliards de boulons du désespoir. Désobéissez, et choisissez votre travail, qui deviendra joyeux, fécond, précieux. Et votre vie sera intégrée à la fuite utile des jours dont parlait Hugo. Désobéissez, et vous forniquerez dans le plaisir, sans penser à la morale glacée ou au fantasme soi-disant revigorant du dernier porno à la mode, porno aseptisé par les faiseurs de fric. Désobéissez, et imposez à la recherche scientifique qu’elle s’exerce dans votre intérêt, pour votre santé, pour votre mieux-vivre, pour réduire votre temps de travail. Désobéissez, et apprenez à vos enfants à fuir les concepts civiques qui préparent leur esclavage. Désobéissez et les richesses du passé, notre culture, vous serviront à asseoir les bases d’un avenir excitant, généreux, fraternel.

Nous devons gommer de nos mémoires ces 50 dernières années et réapprendre à vivre. Depuis l’avènement de la démocratie, on vous flatte chaque jour, on hypertrophie votre orgueil collectif en vous accablant de compliments immérités. Giscard, Chirac, Mitterrand, Rocard, Marchais, disent que vous êtes un peuple travailleur, digne, lucide, courageux, tenace, héroïque, et j’en passe de plus rigolos.

Travailleurs ? Vous avez aidé les canailles à s’enrichir honteusement, vous avez construit une société industrielle dans laquelle les femmes, les hommes et les jeunes sont contraints de donner quotidiennement 8 heures de leur vie pour survivre et répondre aux sollicitations publicitaires et mercantiles de la société de consommation.

Dignes? Vous n’avez cessé de tendre votre cul à tous ceux qui voulaient le prendre en échange de quelques billets, d’une sinécure ou d’une rosette de la Légion d’Honneur.

Lucides? Erreur après erreur, la moitié de votre jeunesse meurt cérébralement à 20 ans, rejoint les rangs du conformisme débilitant et se voue au profit matériel. L’autre, vautrée, inculte, mâchonne son désespoir, se drogue et s’auto-détruit.

Courageux? Vous avez sous le prétexte du progrès social réussi à vous faire prendre en charge par des organismes rassurants qui tètent une grand partie de vos revenus.

Tenaces? L’effort gratuit vous répugne, seul le remplissage méthodique de votre bas de laine vous motive.

Héroïques? La guerre n’est pas si loin, et dans votre grande majorité, vous vous êtes couchés devant l’envahisseur, non par conviction philosophique – ce qui est estimable – mais par trouille gluante, par le principe de vous soumettre au feu, au fer et au sang.

On me reprochera de tracer un portrait apocalyptique du peuple français. Reconnaissez avec moi que de temps à autres une volée de bois vert est plus saine que les flatteries courtisanes.

Comment, me dira-t-on, avec des idées pareilles, pouvez-vous être de droite? Entre autres, parce que la gauche – disons l’extrême gauche – analyse partiellement les maux de notre société. Je prends pour exemple un texte de Krivine, tiré de « Questions sur la Révolution », paru chez Stock.

« Notre révolte contre la bourgeoisie, son idéologie, son état, son hypocrisie, sa violence, touche une classe bien particulière et peu nombreuse. Ceux qui possèdent des grands moyens de production, les usines, les capitaux, les banques. Ceux qui depuis des dizaines et des dizaines d’années sous des sigles différents nous gouvernent, nous exploitent, nous polluent, et nous envoient de temps en temps participer à une bonne boucherie qu’on appelle la guerre. Je répète, cette classe essaie de se cacher, de nous tromper par des tonnes de ruses et d’artifices adroitement camouflés par cette machinerie infernale que sont l’Etat et ses institutions que tout le monde doit respecter. »

Tous cela est bien vrai. Mais il serait naïf de penser qu’une fois le bourgeois liquidé, les amis de Monsieur Krivine réintègrent gentiment leurs estrades d’instituteurs. Ils reconstitueraient une nouvelle aristocratie dominante qui imposerait au peuple ses principes, sa gestion et sa philosophie.

Chacun d’entre nous et à divers titres est responsable de l’évolution de la société. Si je méprise le peuple, en revanche, je respecte l’individu. L’individualisme est de droite. L’Homme, pour se réaliser, a besoin de grands desseins.

L’ouvrier qui s’enrichit singe son capitaliste de patron. Il améliore sa tenue, ses repas, possède une résidence secondaire, et envoie ses enfants dans les universités pourrissoirs afin qu’ils apprennent à devenir les exploiteurs de demain. La bourgeoisie, par la Révolution, chasse l’aristocratie. Elle-même est chassée par le prolétariat totalitaire. A quand la prise du pouvoir par le sous-prolétariat? Et qui le chassera? Il ne fait pas bon être intelligent et sensible, présentement, en union soviétique. La lutte des classes est dépassée, caduque. Plus réel est de faire front commun contre la bêtise crasse qui sévit dans toutes les couches de la société.

Voter, c’est changer de bourreau. Désobéir c’est ridiculiser l’Etat Républicain et le contraindre à évoluer ou à se démettre. Désobéir, c’est préparer une vaste révolution non sanglante, une radicale transformation des institutions, le désarroi salutaire et fécond. Enfin, voter c’est pérenniser un jeu malade, une farce de jocrisses, de demeurés. C’est se construire des chaînes d’acier et fabriquer les fouets de nos tortionnaires.

Michel-Georges Micberth -Tribune Libre du 3 Juin 1977.

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